Site consacré à l'éthique et à la philosophie des valeurs
suivre sur twitter

(Note: pour une lecture plus agréable, nous vous conseillons de télécharger cet ouvrage ou de commander le livre)


2/ S’ouvrir aux positions axiologiques extrêmes


S’il est vrai qu’il n’est plus possible de rejeter telle ou telle position axiologique, les valeurs étant non-fondées, le meilleur parti est alors probablement de se mettre à leur écoute ; c’est là de toute façon, la seule possibilité qui nous reste pour l’instant. Il s’agit d’écouter et de se rendre compte de l’activité qui règne dans le champ axiologique, c’est-à-dire d’examiner les jugements de valeur opérés quotidiennement par l’homme.

Or ce qui nous apparaît tout d’abord, c’est qu’il règne dans le champ axiologique une intense activité, c’est-à-dire qu’une très grande quantité de jugements de valeurs ont été et sont formulés chaque jour.
Ce qui nous semble décisif ensuite, c’est le caractère surprenant de leur contenu ; autrement dit, le fait que toutes les choses, y compris les plus absurdes et les plus cruelles, ont été considérées par au moins quelques hommes comme ayant une valeur. Nous saisissons alors que nos propres jugements de valeur ne représentent qu’une fraction insignifiante des jugements axiologiques possibles et naît en nous l’envie de découvrir ces positions axiologiques surprenantes que nous n’avions peut-être pas même imaginées auparavant.

C’est à l’examen de certaines de ces positions axiologiques que nous nous proposons maintenant de passer ; ce sont des positions axiologiques extrêmes, ou limites, car il nous semble que les positions limites sont les plus éclairantes, lorsqu’il s’agit de faire le tour d’un sujet.

 

1) Le nihilisme


a) Un terme fourre-tout


Il s’agit d’entendre l’interpellation du nihiliste, dont le scandale doit être porté à la conscience. La question se pose : qu’est un nihiliste et qu’a-t-il à nous dire ?

Le nihilisme est en effet quelque fois invoqué comme « le courant de pensée » dont l’étude des valeurs aurait à triompher. Une interrogation se fait jour en nous : avant de chercher à l’abattre, ne faudrait-il pas entendre ce que le nihilisme nous dit, identifier ce qu’est un nihiliste et nous laisser nous donner le scandale de son idée ? En effet, nous suspectons que, faute d’une telle écoute, l’opposition au nihilisme a jusqu’alors manqué son objet.

Comment allons-nous procéder pour cerner ce que peut être le
nihilisme ?
Nous pouvons, tout d’abord, dans une perspective généalogique, étudier l’histoire du nihilisme comme mouvement politique et intellectuel.

Ainsi, nous remarquons tout d’abord qu’historiquement, le mot n’apparaît qu’en 1761 dans un sens religieux, en 1793 dans un sens politique, et en 1800 sous la plume de Hegel, dans un sens métaphysique.
Pourtant, il n’a été véritablement lancé qu’en 1862 par Tourgueniev dans son roman Père et Fils, même si Nadejdine aurait employé le mot dès 1830 1.
Ce mot sert progressivement à désigner les terroristes désespérés, défendus par Tchernychevsky dans Que faire ? en 1862, qui commettent des attentats contre le tsar. Ceux-ci se déchaînent après le congrès de Berlin (1878) : le tsar échappe à deux attentats, mais succombe au troisième (1881), ce qui déclenche beaucoup d’émotion en Europe.

Le terme est alors attribué au pessimisme allemand dont la tête de file n’est autre que Schopenhauer. Le succès de la philosophie de Schopenhauer ainsi que les attentats propulse le nihilisme au premier rang des termes en vogue. Aussi en Allemagne comme en Europe s’ouvre un large débat sur la caractérisation du pessimisme.
Nietzsche lui-même en tant que disciple de Schopenhauer dans ses premières œuvres, était rangé publiquement dans le camp du « nihilisme » Ainsi Zöckler, dans son Histoire des relations entre théologie et science qualifie Nietzsche de « pessimiste nihiliste ». Nietzsche lui-même accuse le christianisme, le bouddhisme, ainsi que les pensées de Socrate, Platon, et Schopenhauer de relever du nihilisme.

La question s’est alors posée : le nihilisme n’existait-il pas avant que le terme en soit créé ? B. Saint-Sernin voit pour sa part le nihilisme contenu dans la doctrine de l’inexistence indienne (la nãstitva), mais également dans le scepticisme grec : même si de fait, il est artificiel et historiquement contestable d’appliquer un terme moderne à une école philosophique antique, il est cependant utile, pour comprendre le nihilisme en tant que type idéal, de considérer la figure de Pyrrhon. A ne prendre en compte que le domaine des idées, le scepticisme antique constitue en effet, sinon un nihilisme, du moins une doctrine qui rassemble la plupart des arguments critiques dont se serviront les nihilistes 2. Il voit enfin également dans l’expérience de « la nuit obscure » des grands mystiques un genre de nihilisme chrétien.

On le voit : cette investigation historique ne nous renseigne pas vraiment sur le sens du concept de nihilisme. Ce que nous voyons, c’est tout d’abord que beaucoup de doctrines, qui semblent n’avoir pas grand-chose en commun, sont qualifiées de nihilistes. Le sens initial, historique, du nihilisme, mélange pêle-mêle son sens religieux, politique, philosophique, moral… Il s’agit là, finalement, peut-être d’un concept fourre-tout.


1. Cf Dictionnaire d’Ethique et de Philosophie morale, article « nihilisme »
2. Ibid.