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2/ De la comparaison de l’épochè axiologique ainsi décrite avec l’épochè cartésienne


Descartes, on le sait, propose un doute hyperbolique, pour déterminer s’il y a quelque proposition qui puisse résister à ce doute, c’est-à-dire qui soit d’une vérité indubitable. Ce doute, décrit longuement dans les deux premières Méditations, est présenté comme radical par Descartes ; et cette radicalité nous semble généralement admise, même si l’on a relevé la possibilité d’un cercle logique, entre le cogito qui fonde l’existence de Dieu et Dieu qui fonderait finalement la vérité du cogito également.

Nous aimerions soulever à nouveau cette question : le doute de Descartes est-il réellement radical et hyperbolique ? Y a-t-il quelque chose que Descartes admettrait secrètement et inconsciemment comme un postulat, au cœur même de son doute ?

C’est précisément ce qui nous semble ; une lecture attentive peut faire apparaître à notre avis une théorie axiologique (sur ce qui a une valeur et sur ce qui n’en a pas). Cette théorie axiologique, dont nous allons étudier les divers moments en détail, Descartes ne l’écarte pas au cœur même de son doute, mais au contraire, il la conserve secrètement et va s’appuyer sur celle-ci, non pas pour mettre au jour le « cogito » lui-même, mais pour en « sortir », c’est-à-dire effectuer le pas ultérieur de la détermination de l’existence de Dieu, sur laquelle il se fondera pour s’assurer de la vérité du monde.

Il nous semble pouvoir décomposer la théorie axiologique de Descartes en deux moments. Tout d’abord, il essaie de prouver que Dieu est la valeur suprême, en utilisant pour ce faire trois arguments. Cela l’amène alors, une fois que cela est pour lui fondé, à tenter de prouver l’existence de Dieu en s’appuyant précisément sur ce résultat, c’est-à-dire qu’il essaie de déduire l’existence de Dieu de sa valeur.
C’est ce double mouvement que nous nous proposons d’exposer et d’interroger.


Tout d’abord, il faut remarquer que Descartes n’emploie pas le terme de « valeur », mais celui de « perfection » pour formuler son axiologie. Ainsi, pour ne donner qu’un exemple parmi beaucoup d’autres, Descartes ne parle jamais de la « valeur infinie » de Dieu, mais de sa « souveraine perfection » : je conçois Dieu actuellement infini en un si haut degré qu’il ne se peut rien ajouter à la souveraine perfection qu’il possède 1.
Ce terme ne s’applique d’ailleurs pas qu’à Dieu mais aussi à d’autres choses, à partir du moment où elles ont ce que nous appellerions, pour notre part, une valeur : nos idées ne pouvant recevoir leurs formes ni leur être que de quelques objets extérieurs, ou de nous-mêmes, ne peuvent représenter aucune réalité ou perfection, qui ne soit en ces objets, ou bien en nous, et semblables 2. Ainsi par exemple, la liberté a, non pas une valeur, mais une perfection : l’indifférence est plutôt un défaut qu’une perfection de la liberté en nous 3.
Dieu est donc pour Descartes la valeur suprême : la substance que nous entendons être souverainement parfaite, et dans laquelle nous ne concevons rien qui enferme quelque défaut, ou limitation de perfection s’appelle Dieu 4.

Sur quoi se fonde-t-il pour affirmer cela ? Sur trois idées, dont nous allons examiner la légitimité.

Tout d’abord, il affirme que la signification traditionnellement reçue de l’idée de Dieu, c’est celle d’un être parfait. On a nommé « Dieu » l’idée d’un être parfait, donc Dieu est parfait : J’ai tiré la preuve de l’existence de Dieu de l’idée que je trouve en moi d’un être souverainement parfait, qui est la notion ordinaire que l’on en a 5.
Le principe sous-jacent à ce raisonnement est alors le suivant : Dieu est parfait, donc il est la valeur suprême. Cela repose sur deux prémisses :
D’une part, la perfection a une valeur, et même a la valeur la plus grande : être parfait, c’est avoir la plus grande valeur…
Et d’autre part : on peut employer le concept de perfection (à la place de celui de valeur) pour poser et résoudre le problème des valeurs : valeur et perfection sont des synonymes interchangeables.

Or ces deux prémisses nous semblent incertaines.

Tout d’abord, il semble que l’on puisse imaginer (c’est là ce que notre épochè axiologique nous a appris) une position axiologique qui affirmerait au contraire que ce qui a une valeur, c’est l’imperfection. Par exemple : qu’une esquisse peut être plus intéressante qu’une œuvre d’art achevée, et même que c’est son inachèvement qui lui confère sa valeur (ainsi la Vénus de Milo n’a-t-elle pas acquis en partie son statut de chef d’œuvre parce ses deux bras sont à jamais perdus ?). De même, on trouve plusieurs esprits pour lesquels la partie est plus belle que le tout, l’hypothèse que le système, le charme que la beauté, la tentative que le succès, et même la défaite que la victoire. Le nihiliste, n’est-il pas d’ailleurs celui qui nie que la perfection ait une valeur ?

D’autre part, le concept de perfection ne nous paraît pas adéquat pour poser le problème axiologique. Pour saisir cela, il faut se demander : qu’est-ce que l’on entend réellement lorsque l’on dit que telle ou telle chose est parfaite ?
On a tout d’abord, il est vrai, l’impression qu’on lui attribue la plus grande des valeurs. Ainsi Lavelle : la perfection est la pointe extrême de la valeur 6.


1. Méditation troisième, in Œuvres philosophiques, tome II, p. 448
2. Lettre au Père Vattier du 22 février 1638, ibid., p. 27
3. Lettre à Mersenne, du 21 avril 1641, ibid., p. 326
4. Réponses aux 2ndes objections, Def VIII, ibid., p. 588
5. Lettre à Mersenne, juillet 1641, ibid., p. 348
6. Traité des valeurs, t.1