Site consacré à l'éthique et à la philosophie des valeurs
suivre sur twitter

(Note: pour une lecture plus agréable, nous vous conseillons de télécharger cet ouvrage ou de commander le livre)


En résumé, Moore ne se contente pas de réitérer la contradiction relevée plus haut, qui consiste à maintenir ensemble l’affirmation qu’on ne peut rien substituer à « bien », puis d’en donner un synonyme dans le même temps. Il aggrave cette contradiction en en donnant plusieurs. Mais ce qui vient parachever cette erreur, c’est le fait que les synonymes qu’il donne ont en fait chacun un sens tout à fait unique, et qu’aucun ne peut être ramené analytiquement à aucun autre sans grave altération de sens (même si on peut concevoir la possibilité d’une liaison synthétique). C’est un peu comme si on nous disait : « « girafe » a quatre synonymes : « chat », « patte »,
« chaise » et « intérêt » ».

Dans le chapitre 1, Moore assimile implicitement une nouvelle fois le concept de bien et de devoir lorsqu’il répond à une objection. Cette objection, émise par l’hédoniste consiste à dire que peut-être le bien est une « coquille vide » :
[c’est l’hédoniste qui parle] : […] la plupart des gens utilisent ce mot [bien], les uns pour désigner ce qui est agréable, les autres ce qui est désiré.
[Réponse de Moore] : […] Je ne pense pas qu’[il] serait prêt à admettre qu’il n’a rien voulu dire d’autre. Tous mettent une telle impatience à nous persuader que ce qu’ils appellent le bien, c’est ce que nous devons réellement faire. « Je vous en prie, agissez vraiment ainsi, parce que le mot bien sert généralement à désigner des actions de cette nature » : telle serait selon leur conception, la substance de leur enseignement.
Dans la mesure où ils nous disent comment nous devons agir, leur enseignement est véritablement éthique, comme c’est leur intention
1.

C’est-à-dire : le débat entre l’hédoniste et Moore n’est pas simplement verbal. Ils ne donnent pas un contenu différent au même mot (le bien) qui n’en comporterait par lui-même aucun. Ils sont tous les deux d’accord sur le fait que le mot bien a pour contenu de sens « ce qu’il faut faire » (le devoir) et ils divergent sur la question de savoir si le concept de devoir peut être ramené à celui de plaisir ou en est indépendant.
Quoiqu’il en soit, Moore affirme donc ici, assez indirectement, que le mot bien, quoique défini comme inanalysable car simple, contient le concept de devoir.

Deux autres occurrences peuvent être relevées, sur lesquelles nous passerons rapidement. Tout d’abord, au chapitre 2 : Si elles [les théories qui cherchent à définir le bien en soi] étaient vraies, elles simplifieraient grandement l’étude de l’éthique. Toutes considèrent qu’il n’y a qu’un genre de fait dont l’existence ait de la valeur […] [toutes] ont considéré que ce genre unique de fait est la définition de ce que veut dire le mot même de bien 2. Moore admet ici que « bien en soi » est équivalent au concept de « ce dont l’existence a une valeur ».

Enfin, au chapitre V, il montre que pour trouver ce qui est notre devoir, il faut chercher quelle action dans une situation donnée produit le plus de valeur, en elle-même et dans ses effets, puis (comme si c’était équivalent) produit le plus de bien : Il nous faut tout ce savoir causal, et il nous faut aussi avoir une connaissance exacte du degré de valeur de cette action elle-même et de tous ses effets.
[…] Et ce n’est pas tout ; il faut également que nous soyons en possession de tout savoir, mais cette fois en ce qui concerne toute autre action que nous pourrions choisir ; il faut donc que nous puissions constater par comparaison que la valeur totale attribuée à l’existence de l’action en question serait supérieure à celle qui serait produite pour toute autre option que nous pourrions prendre.
Mais il est évident que notre savoir causal est trop incomplet pour que nous soyons jamais assuré de ce résultat. Il s’ensuit donc que nous n’avons jamais la moindre raison d’imaginer qu’une action est notre devoir ; nous ne pouvons jamais être sûrs qu’une action produira la plus grande valeur possible.
L’éthique est donc dans l’incapacité de nous fournir une liste de devoirs : mais il reste encore une tâche plus humble que l’éthique pratique peut se voir assigner. […]Il se peut bien que l’on puisse démontrer, parmi ces options, quelle est celle qui, susceptible de se présenter à tout esprit, produira la plus grande somme de bien
3.

Ici encore, donc, valeur, bien, devoir, sont confondus.


1. Ibid., p.52
2. Ibid., p. 83-84
3. Ibid., p. 215-216