Site consacré à l'éthique et à la philosophie des valeurs
suivre sur twitter

(Note: pour une lecture plus agréable, nous vous conseillons de télécharger cet ouvrage ou de commander le livre)


b) La réapparition du concept de valeur

1) la confusion bien/ valeur

Pourtant, si on lit le texte même des Principia Ethica attentivement, on se rend compte qu’il y a un concept que Moore ne cesse de substituer à « bien » comme étant absolument équivalent, celui de valeur.
On le voit tout d’abord dans la préface de l’ouvrage : J’ai donc essayé de montrer exactement ce que nous demandons à propos d’une chose quand notre question est de savoir si elle a le devoir d’exister pour elle-même, si elle est bonne en soi ou si elle a une valeur intrinsèque 1.

Moore identifie ici deux concepts : « bien en soi » et « valeur
intrinsèque
». On remarquera qu’il ne prend pas la peine de le justifier. Cela est crucial : pourquoi Moore, lui qui est si attentif à justifier chacune de ses idées, qui examine scrupuleusement le sens des mots qu’il emploie, ce qui se traduit par des distinctions incessantes et parfois laborieuses, opère-t-il cette identification sans aucune ligne d’explication (ni ici ni dans les autres extraits que nous allons examiner) ?

La seule raison plausible nous semble être la suivante (elle se décompose en deux moments) :

Tout d’abord cette identité bien/ valeur n’est pas une identité synthétique, car toute identité synthétique requiert une justification. Si je pose un lien entre deux concepts différents (tels que « nain » et « riche »), il me faut montrer d’où vient ce lien qui surgit étonnamment au cœur même de la séparation. Mais s’il s’agit d’une identité analytique, purement tautologique, si je remplace un mot par un synonyme, alors l’opération peut se faire immédiatement, négligemment, nonchalamment.

D’autre part, si Moore peut se permettre une substitution si rapide, c’est soit parce qu’elle doit lui apparaître comme évidente. D’où vient cette évidence ?

Deux solutions s’offrent à nous, qui peuvent être acceptées en même temps.

Il se peut en premier lieu que cette identité soit admise par le sens commun et véhiculée par le langage anglais ordinaire. C’est-à-dire que le bon sens quotidien anglais du début du XXè siècle utilise « bien » et « valeur », « good » et « value », l’un pour l’autre. Moore se laisse porter par cette tradition anglaise ancrée dans le langage commun.
Celui-ci clame d’ailleurs son intérêt pour ce langage issu de la doxa puisqu’il prend soin de préciser qu’il utilisera le mot « bien » au sens où il est utilisé ordinairement : la seule chose qui m’occupe, c’est cet objet ou cette idée, que le mot [Good], que j’ai raison ou tort de penser, sert habituellement à représenter. Ce que je veux découvrir, c’est la nature de cet objet, ou de cette idée 2.

Cela peut également s’expliquer par l’idée que la philosophie morale dans son ensemble, a au cours de son histoire, opéré une telle identification, en prétendant penser les valeurs à partir du concept de « bien ». Le problème des valeurs devient alors, dès son émergence même, la question du « souverain bien », du « summum bonum », du « ariston agathon ».


1. Ibid., p. 48
2. Ibid., p. 2