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4/ L’amour du mal (le mal radical)
Notre redéfinition du concept de valeur nous permet maintenant de reformuler le problème du fondement de la morale ainsi : « le mal peut-il être aimé ? » ou dans sa version exhaustive : « peut-on viser le mal sur un mode qui soit celui de l’amour authentique, ou ne peut-on avoir de rapport au mal que par un genre de mépris déguisé ? ».
Le principe d’universalisation, ici encore, nous semble pouvoir être utilisé pour répondre à cette question, autrement dit : le principe d’universalisation doit être utilisé pour fonder la morale, ainsi que Kant l’a pressenti, en appliquant toutefois à la différence de ce dernier ce principe au concept d’amour et non à celui de devoir.
La difficulté est que l’amour du mal procède de plusieurs motifs contradictoires. On peut par exemple faire le mal par égoïsme, parce que l’on considère que ce que peuvent vivre les autres n’a aucune espèce d’importance par rapport à ce qui a vraiment une valeur : soi-même. Nous avons antérieurement déjà essayé de montrer que l’égoïsme était un échec.
Mais on peut également faire le mal pour le mal, c’est-à-dire non pas par amour du moi, mais par amour du mal lui-même, c’est-à-dire, en tant que cruauté, amour du malheur et de la souffrance d’autrui.
Il s’agit là d’une deuxième forme de mal : le mal radical, reposant sur une nouvelle position axiologique, qu’il faut considérer pour elle-même.
Or le rapport à l’objet qui se donne dans le mal radical ne peut consister en un amour réel du mal pour lui-même, car ce rapport ne peut être universalisé.
En effet cet amour du mal est celui du « mal pour autrui », c’est-à-dire que l’immoraliste ne voudrait surtout pas qu’on lui applique les mêmes traitements que ceux qu’il projette sur autrui. Il ne voudrait surtout pas que le mal soit universalisé, c’est-à-dire que la société soit fondée sur les principes qui sous-tendent ses actions, et que l’on puisse impunément le voler, le faire souffrir, le tuer.
Il ne le voudrait pas, par définition, puisque s’il accorde une valeur à son plaisir (celui pris à la souffrance d’autrui), c’est qu’il en accorde une également à son existence, et que tout ce qui peut venir contrarier ce plaisir et cette chère existence (par exemple, le mal qu’on pourrait lui faire) n’a pas de valeur pour lui.
L’homme cruel prend plaisir à la souffrance d’autrui, non à sa propre souffrance. Ce qu’il apprécie donc, c’est tout d’abord le plaisir, non la souffrance elle-même, qui n’est qu’un moyen pour celui-ci, et non quelque chose qui serait aimée en et pour elle-même. Ensuite, il apprécie non pas la souffrance elle-même, mais la souffrance d’autrui, une souffrance pour laquelle il perdrait tout amour si elle était universalisée.
On voit alors que le prétendu amour de l’immoraliste, l’amour du mal pour le mal, n’est qu’un mépris déguisé pour celui-ci.
Néanmoins, on peut imaginer qu’un certain genre de mal admette l’universalisation des comportements immoraux et que l’ensemble de la société soit plongée dans le déchaînement de la violence, dans le chaos, et pourquoi pas, à l’anéantissement total.
On bascule alors dans une nouvelle position axiologique, un nouveau rapport au mal, qu’il s’agit de penser pour lui-même.
Ce troisième genre de mal nous semble pouvoir se décomposer comme suit :
Rien n’a de valeur,
Donc la seule chose qui a une valeur, c’est l’anéantissement de tout (de ce tout sans valeur)
Donc détruisons tout
On voit que cette doctrine axiologique repose en son premier moment sur un nihilisme authentique, tel du moins que nous l’avons défini. Néanmoins, en son deuxième moment, le mal se distingue du nihilisme en ce qu’il accorde une valeur à une seule chose : l’anéantissement de ce tout sans valeur. Pour l’homme du mal radical, cette seconde proposition paraît se déduire naturellement de la première, alors que pour le nihiliste authentique, ce serait une pure et simple contradiction (d’accorder une valeur à une action, l’anéantissement, alors qu’on vient d’affirmer que rien n’a de valeur).
Le troisième moment de cette position axiologique déduit un impératif pratique de cette position axiologique : la destruction de toute chose.
On le voit, cette troisième genre de mal repose ultimement, sur le nihilisme, tout en s’en distinguant radicalement dans sa conclusion (ce en quoi le mal est bel et bien une position axiologique consistante, irréductible à toute autre, y compris au nihilisme).
On remarque alors que le mal, en tant que doctrine axiologique, se déploie à partir de doctrines axiologiques antérieures qui constituent pour lui comme une sorte de « fond » : l’égoïsme, la cruauté, le nihilisme.
Dans cette tripartition des genres de mal, il faut noter la singularité du dernier, celui qui repose sur le nihilisme (celui que Goethe résume dans son Faust par ces paroles qu’il place dans la bouche du démon : « je suis l’esprit qui toujours nie »).
En effet, pour saisir la légitimité ou l’illégitimité de celui-ci, il nous faut examiner le nihilisme lui-même. Si le nihiliste a raison, et que rien n’a de valeur, alors cela pourrait faire droit au mal radical, qui fait fond sur le nihilisme.
Pour fonder définitivement la morale, on voit donc qu’il est nécessaire de prouver, contre le nihilisme, que quelque chose (ou plutôt un certain contenu de sens=X) a une valeur, et que de ce fait l’anéantissement de tout et tous n’a pas de valeur.
Si les deux premières doctrines ont été repoussées (comme ne constituant pas un réel amour pour le mal lui-même, en tant que ne pouvant pas être universalisées), il reste pour fonder la morale, à s’attaquer au nihilisme lui-même.
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