Proposition 11
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Maintenant que nous avons quelque peu explicité la nature d’une hiérarchie, nous pouvons répondre à une objection qui pourrait nous être faite: « il y a bien des choses qui ne sont ni aimables, ni détestables; ces choses là semblent donc échapper à une hiérarchie: on ne peut donc plus dire qu’il existe une hiérarchie universelle, dans lesquelles « toutes » les choses viendraient s’inscrire ».
Or une hiérarchie par essence est un mouvement du plus détestable vers le plus aimable. Il faut donc nécessairement que ce mouvement passe par un « point zéro », où les choses ne soient ni aimables, ni détestables. C’est-à-dire: il faut nécessairement, pour qu’il y ait une hiérarchie universelle, qu’il y ait des choses qui ne soient ni aimables, ni détestables. Sinon, toute hiérarchie serait incompréhensible, passant du plus au moins sans passer par un « point zéro ». Ces choses neutres, loin donc de révéler l’absence d’une hiérarchie universelle, confortent son existence. Aussi peut-on dire: c’est justement parce qu’il y a des choses sans valeur qu’il en existe de valeur, qu’il existe une hiérarchie.
Ce qui nous apparaît à présent, c’est que si nous trouvons quel est le sommet de la hiérarchie axiologique, c’est-à-dire la valeur suprême, nous trouverons du même coup toutes les choses aimables, puisque ce seront celles qui auront une affinité avec celle-ci. Cela nous fera gagner un temps précieux, car s’il avait fallu chercher la valeur de toutes les choses, nous aurions dû étudier toutes les choses. Mais ici nous n’aurons qu’à trouver une seule chose, la valeur suprême, pour du même coup trouver la valeur de toutes les autres, valeurs qui se déduiront de leur affinité ou non avec elle.
Trouver ce qu’est l’amour, c’est trouver la valeur suprême. Trouver la valeur suprême, c’est trouver toutes les choses aimables. Voilà, à ce qu’il nous semble, la solution chronologique du problème des valeurs.
b) détermination du genre ontologique de la valeur suprême par la notion de hiérarchie
Cette simple loi selon laquelle la hiérarchie axiologique se déploie entre deux contraires nous indique une première propriété de la valeur suprême : elle doit avoir un contraire ; ce qui nous permet, par une méthode négative, d’éliminer une foule de prétendants -tous ceux qui n’ont pas de contraire- au titre de valeur suprême. Nier cela serait violer une loi de l’amour, et rentrer dans un mépris déguisé.
L’axiologie, qui avait exclu jusque là toute ontologie, permet par cette simple loi, de déterminer le statut ontologique de ce qui a la plus grande valeur.
On sait en effet, depuis Aristote, que les substances n’ont pas de contraire, c’est là la quatrième propriété qu’il attribue à la substance dans les Catégories1. Ainsi « Socrate » n’a pas de contraire, ni même l’homme en général (l’inhumain n’est pas contraire à l’homme, puisque seul l’homme peut être inhumain). Les animaux non plus n’ont pas de contraire, ni les végétaux, ni les pierres. En revanche la vie a un contraire: la mort. La raison a un contraire: la folie. La bonté a un contraire: la méchanceté. Ces trois derniers concepts peuvent donc prétendre au titre de valeur suprême. Ce ne sont pas des substances, mais des concepts, c’est-à-dire des contenus de sens caractérisés par une certaine abstraction, donc une certaine généralité, qui dépassent, en tous les cas, le niveau individuel.
Si nous essayons donc de définir le statut ontologique de ce qui occupe le sommet de la hiérarchie des valeurs, nous dirons qu’il faut qu’il s’agisse d’un genre, plutôt que d’un individu, - d’une entité abstraite, plutôt que concrète, -d’un concept, plutôt que d’une chose, -qui relève donc de l’immatériel, plutôt que du matériel.
Ce dernier résultat ne doit pas nous étonner : Aristote a montré que la propriété essentielle de la matière, c’est d’individualiser. Ce qui me constitue comme homme individuel ce n’est pas la forme « homme », commune à tous les hommes, mais le fait que mes os et ma chair ne sont pas ceux de celle des autres hommes. Tout ce qui est matériel est individuel, or la valeur suprême ne peut être qu’un genre.
Nous appellerons « principe » tout contenu de sens dont le statut ontologique est compatible avec les quatre conditions que nous venons d’exposer. Pour être un principe, il faut donc être un genre ayant un contraire et engendrant une qualité. Pour parler grammaticalement, le principe ne peut être nom propre (car individuel) ni adjectif qualificatif (la qualité elle-même, qui est le genre appliqué à l’individu et qui conserve donc un caractère individuel) mais nom commun (car il est un genre). Par exemple, la valeur suprême ne pourra être Hercule, ni « courageux », mais le courage lui-même. Nous remarquerons que certains genres et certains concepts n’ont pas de contraire, par exemple « l’homme », et ne sont donc pas des principes.
Nous avons donc bien restreint le champ des valeurs suprêmes possibles. Seules pourront prétendre à ce titre les principes; et on n’aura donc à chercher l’essence que d’un petit nombre de choses : uniquement des principes.
1. Catégories, section II