Proposition 11
Page 3 de 11 B/ application concrète de la méthode analytique1/ le principe de hiérarchiea) qu’est-ce qu’une hiérarchie ? Nous avons, dans notre définition provisoire de la valeur, affirmé qu’avoir une valeur, c’était occuper une place élevée dans la hiérarchie universelle. Si nous avons émis des objections quant à cette définition de la valeur, nous pouvons peut-être néanmoins nous servir de la notion de hiérarchie pour définir, cette fois, l’amour. Il semble qu’en effet, aimer, ce soit poser qu’il existe une hiérarchie réelle dans laquelle ce que j’aime occupe un rang élevé. La négation de cette affirmation (par exemple par l’éclectique, qui nie toute hiérarchie), rappelons-le, est en effet une insulte qui fonde le mépris et que nous avions formulée ainsi : « je t’aime, mais tu es commun ». L’amour, nous semble-t-il implique de distinguer l’objet aimé des autres, de le mettre sur un piédestal, de le placer à une « hauteur » que les autres n’ont pas. De cela, nous pouvons tirer cette reformulation du problème des valeurs : « découvrir la hiérarchie réelle des êtres, c’est découvrir ce qui a une valeur, c’est-à-dire ce qui est aimable ». Ou encore : « pour résoudre le problème des valeurs, l’axiologie doit découvrir la hiérarchie réelle des êtres ». Or pour parvenir à découvrir cette hiérarchie des valeurs, il nous faut d’abord comprendre comment fonctionne une hiérarchie, dégager les conditions essentielles qui régissent toute hiérarchie, bref, déterminer ce qu’est une hiérarchie. Voilà la nouvelle question que nous allons donc nous poser: qu’est-ce qu’une hiérarchie? Il nous semble tout d’abord que pour toute hiérarchie, il y a quelque chose que l’on pose comme terme le plus haut de cette hiérarchie, et autre chose qu’on pose comme terme le plus bas. La première des lois d’une hiérarchie est donc simplement: « Toute hiérarchie se déploie entre un fond et un sommet ». Comme nous recherchons la hiérarchie des valeurs, nous pouvons appeler « valeur suprême » le terme le plus haut de celle-ci, et « valeur dernière » son terme le plus bas. Nous pouvons alors remarquer quelque chose: c’est que ceux, par exemple, qui placent l’agréable au sommet de leur hiérarchie des valeurs, ceux-là aimeront les autres choses d’après leur rapport intime au plaisir : plus une chose aura d’affinité avec le plaisir, plus elle sera « aimée ». Et moins elle aura de rapport avec le plaisir, ou même sera l’ennemi du plaisir, alors plus elle sera détestée et sera placée bas dans la hiérarchie. Si l’on avait posé comme ce qui a le plus de valeur autre chose, par exemple la justice, la hiérarchie aurait été totalement différente. Gageons, pour illustrer ceci, que dans la première hiérarchie, celle dont la valeur suprême est le plaisir, un bon plat serait placé plus haut que le Code pénal, (qui n’a à proprement parler que du « juste » à offrir mais rien d’agréable). Dans la seconde hiérarchie, ce serait l’inverse. On peut donc en déduire ceci: « la place de tous les termes de la hiérarchie dans celle-ci dérive de la nature de son terme le plus haut » et, en ce qui concerne la hiérarchie des valeurs : « Plus la chose considérée a d’affinités avec la valeur suprême, plus elle est aimée (donc placée haut dans la hiérarchie). Plus elle a une nature éloignée de celui-ci, moins elle est aimée ». Le vrai amour consiste donc à aimer une chose et les choses qui ont une affinité avec elle. La loi hiérarchique que nous avons proposée –plus une chose a d’affinités avec la valeur suprême, plus elle est aimée, plus elle en est éloignée, moins elle l’est- nous permet d’en proposer une seconde. Car ce qui est le plus éloigné d’un terme est son contraire ; de ce fait, on peut déduire que « la valeur suprême et la valeur dernière seront toujours des contraires ». Ainsi par exemple, celui pour lequel la chose qui a le plus de valeur est le bien moral ne détestera rien plus que le mal, celui pour qui la chose la plus grande est la vie, trouvera que la chose la plus haïssable est son contraire, c’est-à-dire la mort, etc. (sinon leur amour ne sera qu’un mépris déguisé). On nous objectera qu’on trouve de fait, des personnes qui aiment des choses contraires, par exemple des gens qui aiment la vie et qui voient pourtant venir la mort avec sérénité, etc. Nous répondrons que cette démarche empirique présuppose comme évident que les amours qu’elle nous donne comme contre-exemple sont des amours réels. Or nous concèderons que ces comportements qu’on nous soumet sont des sentiments de plaisir subjectif (pris à la vie, pour reprendre notre exemple), mais pas nécessairement des amours, et surtout pas s’il viole des conditions essentielles de l’amour comme il nous semble que ce soit le cas. D’autre part, il faut, si l’on rentre dans cette démarche empirique, examiner réellement ce que prétend « l’amant » en question. Celui qui prétend aimer à la fois la vie et la mort ne le fait peut-être que parce qu’il ne les oppose pas, mais intègre la mort dans le cycle naturel de la vie. Si la mort est incluse dans la vie, alors nous ne sommes pas ici en présence d’un prétendu amour qui aimerait à la fois une chose et son contraire. On voit donc que nous pouvons bel et bien soutenir que la hiérarchie des valeurs se déploie entre deux contraires. |